C’est quoi, les violences obstétricales ?
On entend beaucoup plus parler aujourd’hui qu’hier des violences gynécologiques et obstétricales même si le sujet est encore tabou et douloureux à aborder pour les personnes qui en ont été victimes… Je ne parlerai pas ici de chiffres, de statistiques et de définitions officielles mais évoquerai ce que moi, j’en ai compris. Et j’écrirai à partir d’un point de vue situé, en lien avec un vécu personnel. Je tiens à le préciser pour deux raisons :
- la première étant que mon point de vue ne peut donc totalement être objectif, ayant été impactée moi-même.
- la deuxième impliquant qu’ayant été impactée, cela me permet justement de comprendre « de l’intérieur », et donc au-delà de la théorie, ce que subir des violences obstétricales peut entraîner chez une personne.

Une fois cela posé, que signifient donc ces VOG (violences obstétricales et gynécologiques) ? Selon mon point de vue, il s’agit de toute atteinte physique ou psychique d’une femme ou d’une personne possédant un appareil génital dit féminin, exercée par le corps médical. Il peut donc être question d’un·e gynécologue, d’un·e sage-femme, d’un·e infirmier·ère, d’un·e auxiliaire de puériculture, d’un·e aide-soignant·e… Bref, tout personnel soignant qui va être à un moment donné du parcours de soin, impliqué dans l’accompagnement de la personne enceinte. Vous avez compris que je vais m’attarder sur les violences obstétricales et non gynécologiques. Les deux sont évidemment liées. Mais l’obstétrique concerne plus précisément la partie relative à la grossesse et à l’accouchement. Les atteintes en question peuvent revêtir différentes formes :
- Violences verbales : insultes, mépris…
- Violences physiques : coups, manipulations douloureuses, expression abdominale (appuyer sur le ventre de la·le parturient·e pour « aider » le bébé à descendre dans le conduit vaginal), actes douloureux non nécessaires (toucher vaginaux lorsqu’ils ne sont pas indispensables par exemple), anesthésie non efficace…
- Violences en lien avec le consentement : non-respect du projet de naissance lorsque celui-ci est pourtant applicable et ne compromet pas la santé de la personne enceinte et / ou du bébé, ne pas demander à la·e parturient·e si elle·il est d’accord pour effectuer tel acte médical ou chirurgical, faire comme si la personne n’était pas présente et pratiquer sur elle tout acte sans lui donner la moindre information…
- Violences psychologiques : menaces, reproches, condescendance…
- Violences en lien avec un cadre légal : ne pas avoir lu en amont le dossier médical de la personne qui accouche, ne pas appliquer les dernières recommandations de la Haute Autorité de Santé (HAS), proposer des soins inadaptés voire dangereux à la.le patient.e, réaliser des pratiques ou donner des informations non conformes aux données scientifiques actualisées, ne pas respecter les droits de la personne…
Je rappelle d’ailleurs ici que la loi n° 2002-303 du 4 mars 2002 relative aux droits des malades et à la qualité du système de santé, énonce dans l’Article. L. 1111-4 que : Toute personne prend, avec le professionnel de santé et compte tenu des informations et des préconisations qu’il lui fournit, les décisions concernant sa santé. Le médecin doit respecter la volonté de la personne après l’avoir informée des conséquences de ses choix. Si la volonté de la personne de refuser ou d’interrompre un traitement met sa vie en danger, le médecin doit tout mettre en œuvre pour la convaincre d’accepter les soins indispensables. Aucun acte médical ni aucun traitement ne peut être pratiqué sans le consentement libre et éclairé de la personne et ce consentement peut être retiré à tout moment.
Les mécanismes de protection liés aux traumatismes vécus durant les violences obstétricales
Quand il y a violences obstétricales et ce, surtout durant l’accouchement, il en résulte fréquemment ce que l’on appelle un traumatisme. Il est parfois commun de se dire que tant que l’on n’a pas vu la mort en face, vécu un deuil ou un accident grave de la vie ou encore fait face à une maladie grave par exemple, tout le reste ne peut donc être considéré comme du trauma. Et pourtant… si. Mais justement, étant donné que l’une des protections principales mise en place par notre cerveau va être le déni, il sera d’autant plus compliqué de réaliser que ce que nous avons vécu relève du traumatisme. Et que cela laisse des traces, des mémoires dans le corps et dans l’esprit. Seulement, dans l’esprit, c’est comme si l’expérience n’avait pu être correctement rangée dans le « tiroir du souvenir » en lien avec cet accouchement et continuait finalement à flotter librement. Entraînant des conséquences lourdes plus ou moins perceptibles et concrètes.
Arrêtons-nous donc dans ce paragraphe aux réactions du corps et de la psyché face au trauma. Le déni déjà évoqué, c’est tout simplement ne pas mesurer la gravité de ce qui a été vécu, minimiser d’une certaine façon. Dire : « Il y a pire ailleurs », « C’est bon, je n’en suis pas mort·e », « L’important est que le bébé aille bien » etc.

Mais on constate aussi souvent qu’à ce déni post-partum (et qui se peut s’enclencher dès le début du trauma) se sont mis en place d’autres mécanismes de protection au moment des violences. L’un d’entre eux est la sidération. Vous savez, c’est le fait de ne plus pouvoir réagir, bouger, crier, un peu comme si l’on était figé·e. Le cerveau créé un mode « pause » qui lui permet de survivre. Littéralement. À cela s’ajoute la dissociation. Autre merveille créée par notre corps pour nous permettre de survivre, je me répète. Pour faire simple : si avec l’événement traumatique que je suis en train de vivre, mon cerveau et mon corps ne se coupent pas de la réalité, la décharge d’adrénaline, noradrénaline et cortisol (toutes ces hormones du stress) pourraient concrètement… entraîner ma mort. Notre corps n’y survivrait pas. Quoi de mieux donc que de court-circuiter ? Buguer en quelque sorte. Et c’est alors que certain·e·s se voient au-dessus de leur corps, ne ressentent plus aucune sensation physique ou bien ont l’impression que c’est à quelqu’un d’autre que cela arrive.
Le problème avec toutes ces protections (absolument nécessaires cependant sur le moment), c’est qu’elles ont tendance à s’incruster et s’installer durablement dans notre organisme et fonctionnement psychique… C’est là où ça coince, car des semaines, des mois voire des années plus tard, les répercussions de ce ou ces traumas, sont encore bien présentes et peuvent entre autre, impacter directement la vie affective et sexuelle dans nos relations intimes.
Accueillir un bébé au sein du couple

La plupart du temps il faut compter plusieurs semaines au minimum (voire plutôt plusieurs mois) pour que la « jeune » maman se sente l’énergie et l’envie de retourner vers l’intimité avec son·sa partenaire. En effet, elle doit déjà faire face au bouleversement hormonal du post-partum et à l‘arrivée d’un nouvel être dans sa vie et n’a tout simplement pas l’espace physique et mental disponible pour la sexualité.
Ajoutons à cela les transformations de son corps engendrées par la grossesse et l’accouchement et qu’elle « doit » apprendre à réapprivoiser. Souvent, ces modifications physiques la bloquent et la maintiennent dans une image corporelle abîmée. Il est d’autant plus difficile pour elle de se laisser aller durant un moment d’intimité physique et / ou sexuel.
N’oublions pas non plus que bien souvent, les mères gardent des cicatrices physiques (et émotionnelles) douloureuses. Une épisiotomie qui prend du temps à cicatriser, des points de suture sensibles… En parler ou le garder pour soi ? Penser que c’est normal ou avoir la capacité de demander de l’aide à sa·son sage-femme, médecin, gynécologue ? Une cicatrice peut pourtant être reprise si elle est douloureuse, les fils peuvent être retirés s’ils sont vraiment gênants et même s’ils sont résorbables. Il existe aussi des thérapies qui soulagent et je pense notamment à la Técarthérapie® pratiquée par les kinésithérapeutes (malheureusement trop peu nombreux·ses à pouvoir se payer ce matériel de pointe) qui vient assouplir la cicatrice, lui redonner de l’élasticité.
De plus, jusqu’à 15% des mères déclarent une dépression post-partum, largement sous-diagnostiquée. Cette dernière peut se déclencher dès l’arrivée du bébé ou quelques semaines / mois plus tard. C’est un type de dépression assez « silencieux », on l’appelle parfois « dépression souriante », c’est pour dire ! En effet, la maman, contrairement à un épisode dépressif caractérisé, arrive le plus souvent à gérer le quotidien, les soins à l’enfant, les tâches ménagères, son travail… Et elle masque, elle cache son mal-être. D’autant que la société et l’entourage proche s’attendent plutôt à ce qu’elle soit dans l’émerveillement et le bonheur de l’arrivée du nouveau-né ! Quelle mère indigne que celle qui n’y prend aucun plaisir et sombre progressivement dans un mal-être immense…!

Enfin, désormais, il faut composer avec un trio ! Le couple n’est plus pour un temps, la troisième personne vient en « effraction » (certes désirée pour la plupart des parents) et oblige à une réorganisation complète de la vie qui passe de deux à trois. On fait désormais famille et ce n’est pas rien ! Quelle place alors pour le couple amoureux et intime ?
Comment donc parvenir à retrouver une intimité avec son·sa conjoint·e dans ces conditions si l’on ajoute à cela le poids du trauma vécu durant la grossesse et / ou l’accouchement ?
Comment les violences obstétricales se répercutent sur la vie sexuelle dans la relation intime ?
Évidemment, selon les personnes, les couples ou les relations, les violences obstétricales n’auront pas le même impact. Mais étant sexologue, je peux parler de ce que je constate durant les séances lorsque des patient·es arrivent avec ce type de bagage, bien lourd à porter.
La plupart du temps, c’est le désir sexuel qui va en prendre un coup et donc être le premier touché. Pour toutes les raisons citées plus haut, la sexualité n’est alors pas du tout la priorité et ne fait pas partie de ces (fichues) to-do list ! La charge mentale ayant déjà atteint des seuils jusqu’à présent inégalés, voilà que la femme / la·le parent se met en plus à culpabiliser… Il lui arrive alors de se forcer à faire l’amour, pensant apporter à son·sa conjoint·e ce qu’elle ou il attend. Il va falloir du temps pour que le corps retrouve de sa sécurité et cette sécurité corporelle est absolument nécessaire pour entrer sereinement dans la sexualité ou la sensualité. Quand on a été malmené·e, violenté·e, la confiance en soi est amoindrie. Tout est confus : dire « non » n’ayant pas été possible (ou si rarement) pendant les violences subies que l’on ne sait plus si on en est réellement capable. Ou bien, l’on prend le contrepied et on dit « non » à toute avance de notre partenaire et avant même d’avoir vérifié tranquillement si nous étions disponibles, disposées. Un « NON » de protection au cas où cela se passerait mal ou que l’on ne soit pas vraiment sûre d’avoir envie !
Quand le désir est là, c’est parfois durant la relation sexuelle ou sensuelle que les violences subies vont resurgir. Une douleur à la pénétration que l’on n’avait jamais ressentie avant par exemple. Et qui entraîne un cercle vicieux puisque la femme / personne se met à anticiper avec anxiété le prochain rapport et se crispe d’autant plus la fois suivante. Les muscles du périnée ont souvent été directement victimes des violences physiques commises. Ils vont ainsi prendre l’habitude de se contracter plus que nécessaire, augmentant encore les douleurs lors des rapports pénétratifs. À nouveau, réflexe naturel et combien protecteur du corps qui dit : « STOP ! Je ne laisserai plus personne passer et je ne te laisserai plus souffrir comme tu as souffert ». Sauf que la tête tente quand même l’expérience et espère réussir à se convaincre que : « tout va bien, c’est mon·ma conjoint·e, je l’aime, je suis bien avec elle·lui… ». Mais cela ne marche pas et cela déstabilise énormément la « nouvelle » maman.

Parfois, le simple fait d’être touché·e sur telle ou telle zone du corps fait revenir à la mémoire des souvenirs de ces moments traumatiques. C’est alors que ces parties du corps deviennent des « zones de danger », intouchables, trop dangereuses car risquant de déclencher le flash, l’image, le son, les odeurs qui vont avec etc. La sensualité ou même la tendresse sont alors affectées et pas seulement la sexualité. Le corps devient littéralement une ZAD (Zone À Défendre) et avec qui l’esprit entre en conflit. Cet esprit qui lui, voudrait tant que les retrouvailles intimes (si tant est que l’intimité se passait bien avant l’arrivée du bébé) se déroulent au mieux. Finalement, à nouveau, ces différentes problématiques ramènent à un désir de plus en plus fluctuant et qui commence à s’éteindre et disparaître complètement.
Le dégoût peut même s’ajouter au fardeau déjà lourdement porté par la personne : dégoût de son corps, des cicatrices qui lui rappellent de mauvais moments, dégoût de la sexualité qui fait entrer dans le champ toute la sphère génitale et donc qui ramène elle aussi automatiquement aux violences subies dans cette même zone corporelle. La culpabilité peut grandir et ce, d’autant plus quand la colère contre les violences subies et leurs auteurs·ices n’a pas pu être exprimée et / ou reconnue par l’entourage, le·a conjoint·e, les institutions, le corps médical… Lorsque la colère a la place d’être vécue, elle peut elle aussi et malgré tout empêcher un retour serein à l’intimité, comme si la vulve, le vagin, étaient devenues synonymes de lutte, à nouveau intouchables. Ou bien, le contrôle à l’excès des gestes autorisés ou interdits va entraîner un affaiblissement d’une forme de légèreté qui pouvait exister avant les violences.
Finalement, c’est malheureusement et souvent la totalité de la sphère intime qui est touchée et qui peut générer frustration, tension, colère, tristesse, peur, dégoût… Mais aussi incompréhension de la part de l’autre qui n’a pas vécu dans sa chaire la violence et qui a parfois du mal à se mettre à la place de la maman. C’est alors la communication dans le couple qui est rendue plus difficile, la femme / personne qui a été victime ayant souvent des difficultés à retranscrire verbalement ce qu’elle·il ressent. Et ce, du fait du déni, de la minimisation mais aussi de la dissociation déjà évoqué·e·s plus haut. Le couple peut entrer en phase de crise et devient à son tour victime des violences obstétricales subies par la mère / le parent.
RESSOURCES : Si vous avez vous-même été victime de violences obstétricales ou si vous connaissez des femmes qui en ont subies, je vous invite à consulter l’article que j’avais fait paraître sur ma page Facebook et à la fin duquel je donne une liste de ressources qui pourraient vous être utiles pour faire face à ces violences subies, vivre avec, les dépasser. Ne pensez jamais que vous êtes seul·e, osez en parler autour de vous :
